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Les œuvres que je réalise sont les témoins d’une quête permanente vers une forme de « chose spirituelle », dans la mesure où je tente de donner forme à une idée aussi bien que de transformer le réel en une œuvre abstraite. Pour me mettre dans les pas des propos de Paul Klee, il me semble que l’art n’a pas à reproduire le visible mais à rendre visible.
Mon intention, qu’elle parte du réel ou qu’elle naisse de mon imagination, consiste à donner naissance à des œuvres sobres, utilisant différentes techniques telles que le dessin, la peinture, les outils numériques, les installations, … sans oublier la photographie qui joue un rôle particulier dans mon cheminement. Ces medias sont là comme des regards différents qui, posés sur un même objet, permettent d’en capter plusieurs points de vue.
Ainsi, comme un randonneur, je voyage léger avec en poche une sorte de couteau suisse qui me permet de faire face à mes interrogations. L’image, au sens de l’œuvre plastique, n’est pas un but en soi, mais un moyen, un prétexte parfois.
Un exemple emblématique de ma démarche est l’installation intitulée « équivalent », présentée à l’occasion de la COP21 dans l’église Saint-Merry à Paris : une représentation figurative symbolique du CO2, de « l’équivalent carbone » émis par un Français en une année.
Il s’agit là de donner à voir un concept.
De formation classique aux Beaux-Arts, à l’architecture et l’urbanisme, j’accorde une place centrale aux questions de la figuration, de la géométrie et de l’espace.
En parallèle de ma production personnelle je m’intéresse particulièrement à l’œuvre d’autres artistes, et initie ou participe au commissariat d’expositions.
François Kenesi

L’imprudent

par Laurent Deburge

Pour François Kenesi, la photographie est la continuation du croquis par d’autres moyens. Prise de notes d’un voyageur imprudent, elle est d’abord un outil de représentation du réel. Pour comprendre la genèse de ses clichés, il faut avoir feuilleté ses carnets de dessins, où chaque image est bordée d’une marge sacrée, d’un espace préservant son caractère d’évènement. Le cadre est inscrit dans le viseur du Leica M, laissant au photographe l’entière responsabilité de ses choix. L’image n’est pas fabriquée ni posée, jamais recadrée, mais elle impose son cadre, comme en témoigne le liseré noir marquant le bord du négatif. Le réel est un ready-made.
Les photographies de François Kenesi relèvent d’une dialectique de la pudeur. Le portrait est absent, le visage invisible ou exceptionnel. Au grand-angle, le photographe ne peut pas recourir aux artifices du voyeur, caché derrière un téléobjectif. Paradoxalement, la retenue de François Kenesi le rend téméraire et le force à se rapprocher physiquement du sujet pour sortir de sa zone de confort. La distance est résistance et l’image, la résultante d’une guerre livrée contre la timidité, tension palpable à travers le cadre. La photographie n’est jamais volée, elle rappelle l’injonction rimbaldienne à « tenir le pas gagné ». Ici, le seul viol est celui de sa propre réserve. François Kenesi n’a pas « le chromosome de la couleur » et photographie, en argentique, exclusivement en noir et blanc. Il ressent avant tout en termes de valeurs. Même en numérique, la couleur apparaît toujours comme une dissonance, une surprise, porteuse d’ironie. Le regard de Kenesi est toujours premier. Cette virginité est un mode de révélation du réel, où l’abstraction figure l’instant, dans une perfection empreinte de tendresse et de nostalgie, pour qui a compris que la grâce saisie n’est déjà plus qu’un souvenir. L’être fait ainsi clin d’œil, et parle graphiquement, déployant ses lignes, ses symétries, sa nature architecturale. Comme une pudeur ou une élégance du réel, l’abstrait porte le sens et se manifeste comme signe d’une présence, d’une complicité à travers la vacance. On pourrait ainsi dire de Kenesi qu’il est un photographe de vacance, au singulier, d’un espace par lequel l’instant insiste pour nous parler et nous émouvoir.

Ineffable

par Odile Dorkel à propos de la photographie

François Kenesi prend des clichés comme il ferait des croquis ou prendrait des notes. En cela il ne se dit pas photographe.
Ses images sont des instantanés pris sur le vif, comme ça s’est présenté, sans artifices, ni effets. Il ne cherche pas le beau paysage, ni le beau matériau, ni la belle lumière.
Son œil d’architecte capte le graphisme du monde qui l’entoure et son œil de poète en révèle les ambiances insolites, inattendues, les atmosphères étranges et souvent cocasses.
Poète ? Non pas celui qui écrit des poèmes. Quoiqu’il se pourrait bien que François Kenesi soit un haïkiste pictural. Si le haïku, poème bref qui dit et célèbre l’évanescence des choses du monde, poème fugace qui n’a l’air de rien, sobre et précis, dense et sans artifice qui ne cherche pas le spectaculaire, ce petit moment de grâce que serait l’expérience poétique, alors les images que capte François Kenesi relèvent de cette philosophie de l’instant présent.
Ses images déchirent notre réalité quotidienne et familière pour nous faire voir une autre réalité qui s’exprime à notre insu. Ces échantillons de notre monde qui sont là, l’espace d’un instant, encore faut-il être là pour les saisir. C’est dans cet entre-deux du monde que se place l’écriture picturale de François Kenesi et qu’importe le sujet, il suffit d’être là et d’y dérober un instant qui ne sera plus.
Encore faut-il entretenir avec le monde une complicité, celle de repérer toute la créativité du monde quand ce dernier s’invite dans notre décor pour en révéler l’ineffable. Etre là quand le premier rayon du soleil levant à l’équinoxe pénètre jusqu’au fond du temple d’Abou Simbel et y révèle la présence du dieu caché, moment ineffable s’il en est.
Cette saisie éphémère d’un instant, prête à être oubliée, à jamais inoubliable est sans commentaires. C’est un peu comme une prise de conscience, tout s’éclaire un instant et plus rien ne sera pareil ensuite. Moments ineffables de quelque chose d’autre, l’ouverture à d’autres possibles.
La petite musique intérieure de François Kenesi résulte de la rencontre complice, la connivence de la poétique du monde et de la poétique de son regard. Ses images sont autant de traces de l’existence d’un autre monde. « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves, seules les traces font rêver » René Char (La parole en archipel).

Stances

par Églantine Dargent

Chaque œuvre de François Kenesi est une nouvelle stance à sa poésie. Quelqu’en soit le medium (photographie, dessin, peinture, installation) son travail est toujours en équilibre, tels les volumes qu’il place en lévitation dans des paysages traversés. Son langage plastique prend vie dans un traitement qui révèle autant qu’il dissimule. Énigme de l’apesanteur, confidence des paysages, liberté de la forme dessinent un paradigme propre à son œuvre, dans une tension permanente et sensible entre présence et absence. C’est dans ce mystère que l’artiste nous laisse entrevoir le rapport esthétique qu’il entretient au monde ; une présence abstraite dans un univers figuratif. Intuitivement, il nous ouvre le chemin de notre propre histoire. Sentiment de plénitude ? Echo à l’angoisse ? Recherche existentielle indubitablement.

FK

par François Prévôt-Leygonie

FK, deux initiales qui sonnent comme un cliché, ses clics et ses clacs, qui nous emmènent instantanément loin des poncifs et de la conformité.
Car l’homme n’est jamais là où on l’attend. Un pont entre deux rives. Lundi architecte et publicitaire, maître de son œuvre. Le vendredi, casual day, peintre-comédien, qui cherche, se perd, puis s’illumine. Mais à jamais photographe. Il voyage. Une veste sur le dos, toujours droite, parfois noire, parfois en velours. Ses poches débordantes de carnets, de croquis et de crayons.
Laissez-passer universel pour explorer les mondes, ses mondes, d’une terre oubliée d’Ukraine à un salon d’hiver parisien, d’une galerie de Soho au printemps japonais, comme une liberté de mouvements.
Et quand soudain son regard croise le regard des autres, il se pose enfin, bienveillant. Questionnez-le, il devient alors guide. Éveilleur. Inspirant. Vous lui demandez une phrase, il vous offre un objet ; un conseil, il vous présente une amie. Et soudain tout s’éclaire.
FK, et la vie est belle.

portrait en 5 questions

par Stéphanie Manzano pour La République du Centre – 2017

Quel a été votre parcours ?
J’ai longtemps été un cancre rêveur qui dessinait au fond de la classe. Ensuite j’ai fait des études d’architecture, et d’urbanisme. J’ai exercé environ 10 ans, puis j’ai travaillé avec de gros groupes de communication où je recherchais les concepts des campagnes publicitaires. J’ai aussi aimé ce métier, mais j’ai détesté ce milieu. J’avais besoin de plus de sincérité, alors petit à petit, j’ai donné de plus en plus d’importance à mon travail artistique, jusqu’à m’y consacrer entièrement. En fait aujourd’hui, j’ai l’impression de faire ce que j’ai toujours voulu faire depuis l’enfance. Comme mon père était médecin et prof d’anatomie, le dessin était omniprésent dans son enseignement. Pour moi, dessiner a toujours été une chose normale. Ainsi, j’ai la chance d’avoir été élevé dans un monde sensible à l’art, mes parents m’ont emmené voir beaucoup de choses.

L’art conceptuel, qu’est-ce que c’est ?
La célèbre citation de Léonard de Vinci dit : « La pittura è cosa mentale », la peinture est une chose de l’esprit. Je me sens bien avec cette vision des choses. Dans mon processus de création, la réflexion est centrale, c’est-à-dire que l’idée, le concept, est fondamental. Ce qui m’importe, c’est la réflexion autour de ce que je fais. Parce que pour moi, nous avons un besoin de nous épanouir, un besoin de nous élever, et l’art peut nous y aider. Mon premier matériau, c’est la gamberge. Mon travail est un itinéraire de réflexion en images qui tentent d’appréhender des problématiques. Chaque chose que je crée cherche à avoir un sens. Par exemple, dans ma réalisation « équivalent », je me suis demandé à quoi pouvait ressembler 1 kg de CO2 rejeté par une voiture, puis à partir de là j’ai décidé de représenter l’empreinte carbone de chacun d’entre nous. J’ai cherché à rendre visibles, concrètes, ces données très abstraites. L’art conceptuel va tenter d’apporter des éléments de réponse aux interrogations dont déborde notre monde. Cette forme d’art va par exemple aussi s’interroger sur ce qu’est l’art et quel est son rôle. Car l’esthétique, la joliesse ne suffit pas.

Comment créez-vous ?
C’est un itinéraire au cours duquel les réalisations d’hier alimentent les projets de demain. Il y a une certaine forme d’insatisfaction positive qui me permet d’aller plus loin. Dans chaque réalisation, je vois aussi les défauts, ce qui pousse à continuer. Chaque œuvre est un jalon pour aller vers un autre, plus mûri, plus aiguisé. En physique, on dit que le « mouvement est une conséquence du déséquilibre », ce sont les imperfections qui me permettent d’avancer. Comme ce n’est pas une navigation calme, et que je ne pourrai pas atteindre mon cap en ligne droite, je tire des bords. L’ensemble de mon travail suit une direction, mais de façon polymorphe, parfois grave, parfois léger, parfois peint ou dessiné, parfois photographié, parfois en couleur, parfois noire. Et puis on retrouve cette histoire de concept, avec l’importance du fond par rapport à la forme. Même si je cherche un équilibre, parfois le fond devient prédominant. Je ne cherche jamais à faire joli.

Pour vous, à quoi l’art est-il utile ?
L’art, c’est ce qui change ma vie. C’est ce qui peut m’élever, me faire grandir par rapport à ma condition d’homme. L’art est la seule chose qui repousse mes limites, mes frontières d’animal conscient. Donc pour moi, l’art n’est pas une option, ni un agrément, il devient mon paysage, mon territoire, mon pays, mon but. Il me rend encore plus vivant.
Marcel Duchamp nous a montré que l’art est partout à partir du moment où l’on fait évoluer notre regard. C’est cette quête qui me tire vers le haut. L’art transforme ma vie. Il y a des livres, des films, des peintures, des musiques qui ont transformé ma vie. Il est essentiel de se nourrir des découvertes, des différences, sans elles il n’y a pas d’oxygène, donc ça pourrit. Et surtout l’art se partage, c’est très important, on a toujours envie d’offrir et échanger ce qui nous transporte. J’espère que les gens qui voient mon travail emportent des souvenirs, des émotions avec eux. L’art, ce n’est pas fait pour rester dans une boîte, c’est fait pour être montré, pour nous élever au-dessus de notre condition humaine.

Qui sont vos modèles ?
Mon premier modèle, je serais tenté de dire que c’est la nature. La regarder tout simplement, observer le monde végétal et le monde animal, m’enseigne énormément. Il y a aussi des personnalités et des œuvres qui m’accompagnent en permanence dans ma vie. Par exemple j’ai toute une collection des « Fleurs du mal » de Baudelaire en livre de poche, parce que j’oublie de l’emmener en voyage, alors comme il me manque, je le rachète. J’ai aussi une passion pour David Hockney, qui est actuellement exposé à Beaubourg, parce qu’il explore beaucoup de techniques et qu’il y a notamment de la gaîté, quels que soient ses thèmes. S’il ne faut en citer que quelques-uns, je parlerai aussi de deux artistes qui sont pour moi des « chercheurs » : Francis Picabia et Franz Kupka, ils sont allés dans plein de directions complémentaires, et je trouve leurs itinéraires magnifiques. J’ai aussi une grande admiration pour le parcours intellectuel de Pierre Teilhard de Chardin, un prêtre jésuite, scientifique, paléontologue et philosophe qui a su concilier des thèses a priori contraires. Enfin, il y a l’exceptionnelle Delphine Seyrig, mais elle n’est pas un modèle, c’est une icône…